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Culture / Littérature: Hommage au Prof Sery Bailly

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Prof Sery Bailly

 »Sur les traces de mon père »

-Quand Séry Bailly se raconte !Par Litié BOAGNON, Journaliste

1 -Une vie d’éminence

Sikély Koré Séry Bailly…C’est comme cela que Gnahoré Djimy, s’il était encore de ce monde, l’aurait chanté. Les généalogistes ne courent pas les rues. Séry Bailly a donc décidé de se raconter. On connaît le talent du chroniqueur. D’abord dans les colonnes de Notre Temps de son ami Diégou Bailly, puis dans le Courrier d’Abidjan, il parlait aux Ivoiriens comme on parle à la foule sur la place publique. Le problème avec la foule est qu’elle n’écoute que ce qu’elle veut entendre. Mais Séry Bailly n’est pas dupe. Porté en triomphe pour son érudition et pour ne pas nous laisser sur un quiproquo, il a décidé de parler de lui-même. On le prend généralement pour un philosophe, ce qui n’est pas faux. Pour certains, c’est un historien quand d’autre le tiennent pour un sociologue. Ça fait beaucoup pour cet angliciste, professeur titulaire de Langues et civilisations anglophones à l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan. Il fallait donc qu’il dise ce qu’il est. Le brillant chroniqueur, le professeur émérite, l’intellectuel adulé qu’il est devenu aujourd’hui n’a pas toujours eu ce parcours asphalté, pavé uniquement d’excellence, qu’on voudrait lui tracer.

2-Quand le fils se met sur les traces du père

Pour revisiter ce parcours, il a choisi de  »s’approprier » son propre père. En prenant le raccourci des traces de son père pour parler de lui, Séry Bailly ne risque rien, le fils devant être la continuation et le prolongement du père. Il peut légitimement profiter des rayons de la gloire de son père. Comment d’ailleurs ne pas s’emparer de l’épopée de cet homme, de l’héroïsme dont il a fait preuve pour couvrir et sublimer ses propres faiblesses? Le premier exploit du géniteur de notre écrivain fut d’abord d’avoir gagné la ville. Il renonça aux travaux champêtres pour s’ouvrir un champ plus vaste, celui de la connaissance du monde. Le défi qu’il dut relever pour cela, savoir lire et écrire, nous ramène aux fondamentaux sartriens de l’existence. Lire et écrire résument l’accomplissement de soi. A cela, il ajouta le syndicalisme qui le conduisit Outre-mer. A Guéya son village (Daloa), où il naît en 1914, on pouvait dire avec fierté que Séry Georges avait réussi en  »Basse côte ». Mais toute réussite est relative quoique, pour un menuisier de son état, il n’avait aucune raison de se plaindre en voyageant à travers le monde et en côtoyant les plus grands syndicalistes de l’époque dont Sékou Touré qui allait devenir président de la République dans son pays, la Guinée.
C’est de la vie de cet homme que son fils a choisi de nous parler dans  »Sur les traces de mon père ». Il raconte son héros. Séry Bailly ne fait pas de classification des héros. Pour lui, chacun est héros à sa façon, selon sa propre histoire et ses capacités de résistance, toute lutte ayant ses moments forts et ses périodes d’accalmie.
Quand on est né à Treichville, un quartier de rassemblement où tous les peuples se côtoient, où plusieurs nœuds de l’histoire du pays se sont noués avec le PDCI, l’Africa Sports, l’Asec Mimosas ou l’Oasis du Désert, l’antre d’Amédée Pierre, on est un privilégié en tant que spectateur ou quelque fois acteur précoce d’une vie dont la Côte d’Ivoire post-indépendance allait être tributaire.
A l’école régionale de Treichville, il doit lier les mots aux mots comme son père Georges lie  »le bois au bois ». Un drame le frappe entre temps. Sa mère passe de vie à trépas alors qu’il n’a que 8 ans. Gougossi ! Le nom de la défunte a une histoire en pays bhété. Il signifie à peu près ceci :  »que le maïs brûle ! ». C’est ainsi qu’on désigne la belle femme. A force de l’admirer, on peut oublier son maïs brûlé au feu. Qu’est-ce que le jeune Bailly a-t-il retenu de cette reine de beauté trop tôt arrachée à l’affection des siens ? Rien sinon une photo d’elle sur le lit mortuaire. Face à la vie, on ne lui légua qu’un héritage funeste. Etait-ce un mauvais présage ? Au concours d’entrée en sixième, il bute sur l’échec. Au drame dont il avait vaguement conscience, celui de perdre sa mère, s’ajoute un choc, celui d’échouer à l’entrée en sixième.

3-Le sport, un autre pan caché de sa vie

De cette double peine, il devait absolument se relever s’il voulait continuer  »l’itinéraire initiatique ».
Il chercha ailleurs, notamment au sport et plus singulièrement au football, le moyen d’exceller. On est quelque fois myope sur ses dons. Et l’enfance, généralement, nous en dispense le souci. Sery Bailly a donc successivement joué au football, au basketball et au handball pour finalement ne retenir, de tous ces sports, que les valeurs qu’ils véhiculent : l’humilité, l’esprit d’équipe, celui de gagner ou de perdre ensemble. Il évolua au sein l’équipe de l’Africa minimes après une tentative infructueuse de se faire accepter à l’Asec Mimosas. Il y fît preuve aussi bien de talent que de courage. N’avait-il pas payé 25 francs CFA pour s’offrir l’entrée du Parc des sports de Treichville et aller marquer l’unique but de la victoire de son équipe, l’Africa minimes, alors qu’aujourd’hui les joueurs sont payés pour marquer des buts ? Il a été coéquipier de Moh Emmanuel, Kablan Sampon, Kobéhi Sébastien, Aka Emmanuel comme il a eu pour condisciples, à l’école régionale, Yoro Alphonse et Bailly Boncho dit Bailly Secret qui deviendront des internationaux avec l’Africa ou l’Asec et l’équipe nationale. Le souvenir de tous ces grands joueurs atteste de la  »modestie de (son) talent ». Pourtant, le jeu en finesse qu’il pratiquait aurait pu le conduire loin. Il en tire la conclusion que « la finesse n’est pas toujours vue comme un atout ou une qualité dans les affrontements sociopolitiques (p.43)». Il n’empêche, « ce qui (le) passionnait, c’était de pouvoir organiser le jeu et de gagner ensemble avec les autres (p.43)».

4-L’idée du syndicalisme naît en l’homme

Cette règle, gagner ensemble avec les autres, est une sorte de lanterne qui a éclairé son engagement intellectuel et politique.
Séry Bailly fit partie de la centaine d’étudiants et élèves, avec quelques enseignants dont Laurent Gbagbo et Djény Kobina, enlevés par le pouvoir d’Houphouët-Boigny, en 1971, et déportés à Séguéla, dans un camp militaire où ils restèrent enfermés pendant trois ans. Comment le  »petit chasseur de margouillats et cueilleur de ‘’cocoma’’ de Treichville », passé par le Collège d’Orientation, le lycée classique d’Abidjan et l’université du même nom, pourtant connu pour sa tempérance, surnommé le  »doseur » par ses camarades pour son sens de la retenue, a pu être mêlé à une telle aventure ? Avait-il voulu compenser sa fragilité physique par une fermeté d’esprit ? Le Djébel, ainsi qu’ils avaient surnommé le camp militaire de Séguéla, c’était la grande affaire de l’époque ! C’était un autre Assabou pour apprentis politiciens turbulents. L’épopée des Djébeliens n’a pas encore livré tous ses secrets. Mais des questions subsistent. Au nom de quoi la Côte d’Ivoire a pu mettre gravement en péril l’avenir de quelques-uns de ses enfants en retardant leur cursus scolaire et universitaire ? Séry Bailly et ses camarades eurent moins de chance que les élèves et étudiants de l’aventure 46. Ceux-ci avaient pu bénéficier de la magnanimité du député Félix Houphouët qui les convoya en France pour y étudier. Ils méritaient sans doute de la colonie tels des pupilles de la nation au contraire de ceux qui avaient choisi de troubler la quiétude de la nation. Houphouët et ses jeunes prisonniers étaient dans un quiproquo à propos de Séguéla. Ceux-ci se considéraient en prison quand il évoquait le service militaire pour les  »redresser ». Prison ou camp militaire, Séguéla ne fut pas moins un tournant décisif dans la vie du fils de Séry Georges. « Le séjour de Séguéla est une illustration supplémentaire du fait que le bien peut venir du mal. On voulait nous enterrer dans ce trou et étouffer nos personnalités, nous sommes sortis du Djébel des hommes nouveaux (…). On voulait nous isoler, notre solidarité avec notre société s’est approfondie avec une conscience politique plus affirmée (p.79) ».
Les étudiants des années 70 ont été exilés à Séguéla. C’était un exil involontaire. Ceux du début des années 90 se sont créés un exil intérieur et volontaire à Yopougon : Le Kwazulu Natal. Mais le Djébel et le Kwazulu ont la même résonance en termes de résistance. Sery Bailly s’est engagé pour résister. Son engagement et celui de ses camarades de l’époque préfigurait déjà la lutte de la génération zouglou. L’homme nous révèle sa force de caractère dans l’engagement. Entre résistance et résilience.

5-Le militantisme engagé pour des causes nobles

« L’engagement est toujours global, mettant à notre disposition plusieurs sphères d’actions, plusieurs rôles. Mais il est continu, jusqu’à la trahison ou jusqu’à la mort. Il peut changer de forme et de modalité, d’intensité mais c’est toujours l’engagement », nous enseigne-t-il. C’est même une prévenance contre toutes les accusations faciles de trahison.
Militant syndical à l’Uneeci et au Synares, militant des droits de l’Homme à la Lidho et militant politique au Fpi, Séry Bailly a eu le temps de montrer et démontrer son engagement. Il en parle dans ce livre dont le rapport et l’appel à l’histoire n’ont de sens qu’au regard du destin de ceux qu’il a connus : Fotê Memel, Barthélemy Kochy, Laurent Gbagbo, d’illustres fils de ce pays. Séry Bailly a eu le mérite de « parler de (lui) tout en parlant de tout le monde, pour tout le monde ». C’est une preuve d’humilité que de se laisser découvrir à travers aînés, anciens, parents, amis, congénères et camarades de lutte. Il n’avait pas besoin de telles béquilles pour se tenir debout et parler de lui-même. Certes, l’histoire a cette malice de hiérarchiser ses acteurs. Mais Séry Bailly n’en est pas un spectateur dont le regard, par-dessus l’enclos, s’émerveille des exploits des autres. Il a aussi fait cette histoire au même titre que les autres. Il est « le Bagnon a pla Dou », celui dont le cercle des intellectuels ne cesse de découvrir et d’admirer la beauté d’esprit.
Séry Georges de Guéya peut à jamais reposer en paix. L’hommage à une personne ne vaut aussi que la qualité du compagnonnage dont on a bénéficié de sa part. « Mon père m’a accompagné le plus loin possible. Mais pour être accompagné, il faut avoir soi-même un projet de voyage, c’est-à-dire une destination et un itinéraire (p.81)». Aussi loin qu’il a pu accompagner son fils jusqu’à sa mort en 1983, il a su tenir la lampe qui a éclairé sa voie.

 NB : Les sous-titres sont de la Rédaction